Cette semaine, on fait une petite pause dans notre série consacrée aux bases de l’investissement.
Depuis quelques semaines, je vois partout des publicités pour XTB avec Zlatan Ibrahimović, le célèbre footballeur.

extrait de la publicité de XTB – https://www.facebook.com/watch/?v=1162016785981347
Sur le moment, j’ai l’impression de reconnaître un énième site de paris sportifs : univers sportif, mise en scène compétitive, offre attractive à l’ouverture d’un compte…
En regardant de plus près, je comprends qu’il s’agit en réalité d’un courtier en ligne.
XTB est une société qui permet aux particuliers d’investir sur les marchés financiers : actions, ETF, mais aussi produits dérivés comme les CFD (Contrats sur Différence), réputés très risqués.
Cette confusion n’a rien d’anodin et n’est pas un cas isolé.
Sur la dernière décennie, deux univers se sont rapprochés à grande vitesse :
- les paris sportifs en ligne où la concurrence est forte et où les mécanismes d’acquisition sont bien rôdés ;
- certaines pratiques d’investissement (trading court terme, levier, copy-trading, crypto spéculative), souvent présentées comme accessibles, rapides et “maîtrisables” avec des nouveaux acteurs qui émergent, notamment depuis la COVID et le boom des investisseurs individuels.
1) De l’investissement patrimonial au “jeu de micro-décisions”
Il existe deux réalités très différentes derrière le mot “investir”.
Côté “patrimoine” (investissement à long terme, produits classiques)
- horizon long (années, décennies) ;
- diversification ;
- logique économique (participer à la croissance des entreprises ou des États) ;
- incertitude réelle, mais pas structurellement perdante.
Côté “adrénaline” (trading court terme, CFD, levier, copy-trading, crypto spéculative)
- décisions fréquentes ;
- effet de levier ;
- résultats très variables à court terme ;
- forte dimension comportementale.
Dans cette seconde catégorie, les statistiques sont claires :
une majorité de particuliers perdent de l’argent. Au point que la réglementation européenne impose désormais d’afficher le pourcentage de comptes perdants sur certains produits.
Parfois pour les investisseurs novices, il est difficile de faire la différence : soit on se laisse tenter par ces pratiques sans en comprendre réellement les risques (sur les conseils d’un ami ou après avoir vu une publicité) ou à l’inverse, on n’ose investir dans rien considérant que tous les investissements, notamment financiers, ont un niveau de risque équivalent.
2) Quels sont les produits ou pratiques à risque mis en avant par ces courtiers?
Pour ne pas tomber dans l’un ou l’autre de ces excès, voici un petit tour d’horizon des pratiques ou actifs risqués que peuvent parfois mettre en avant ce type de courtier.
📉 Day trading
Ce que c’est :
Acheter et revendre un actif dans la même journée, parfois en quelques minutes ou heures, pour profiter de petites variations de prix.
Pourquoi c’est risqué :
- Les marchés bougent de façon imprévisible à court terme.
- Les frais de transaction s’accumulent.
- Les études montrent qu’une très grande majorité de day traders particuliers perdent de l’argent sur la durée.
- La fréquence élevée favorise les décisions émotionnelles.
👥 Copy trading
Ce que c’est :
Reproduire automatiquement les opérations d’un autre trader sur une plateforme.
Pourquoi c’est risqué :
- Les performances passées ne garantissent rien.
- On copie souvent des profils très risqués (effet de levier élevé).
- Cela donne une illusion de délégation alors que le risque reste intégralement le vôtre.
- Les profils les plus visibles sont souvent ceux qui ont eu un “coup d’éclat”.
📊 CFD (Contrats sur Différence) et effet de levier
Ce que c’est :
Un CFD permet de parier sur la variation d’un actif sans le posséder réellement.
L’effet de levier permet d’investir plus que son capital initial (par exemple 1 000 € permettent de prendre une position de 10 000 €).
Pourquoi c’est risqué :
- Les pertes peuvent être très rapides.
- Une variation faible du marché peut entraîner une perte importante.
- La majorité des particuliers perdent de l’argent sur ces produits (les plateformes doivent l’afficher).
- Le levier amplifie autant les pertes que les gains.
🪙 Crypto spéculative
Ce que c’est :
Investir dans des cryptomonnaies ou tokens très volatils, souvent liés à des projets récents ou peu établis.
Pourquoi c’est risqué :
- Forte volatilité (variations de 20 à 50 % en quelques jours possibles).
- Absence de flux de revenus.
- Risque réglementaire et technologique.
- Phénomènes de bulle liés aux réseaux sociaux.
💱 Marché des devises (Forex)
Ce que c’est :
Spéculer sur la variation d’une monnaie par rapport à une autre (euro/dollar, dollar/yen…).
Pourquoi c’est risqué :
- Marché extrêmement compétitif dominé par des acteurs professionnels.
- Souvent utilisé avec effet de levier.
- Variations faibles en apparence, mais amplifiées par le levier.
🛢 Marché des matières premières (via CFD ou levier)
Ce que c’est :
Spéculer sur le pétrole, l’or, le gaz, le blé… via produits dérivés.
Pourquoi c’est risqué :
- Forte sensibilité aux événements géopolitiques.
- Volatilité élevée.
- Utilisation fréquente du levier.
- Complexité (contrats à terme, renouvellement, “roll”).
3) Pourquoi ce type de produits ou de stratégie relève plus du pari que de l’investissement
Risque et rendement vont généralement ensemble. Mais ici, les données sont éclairantes.
L’AMF a montré que près de 9 clients sur 10 sont perdants sur le trading CFD/Forex sur plusieurs années.
Les plateformes européennes affichent elles-mêmes que 70 à 90 % des comptes perdent de l’argent.
Les études sur le day trading aboutissent aux mêmes conclusions :
une minorité capte l’essentiel des gains.
Dans les cryptos, les analyses académiques montrent également une forte concentration des profits : une minorité gagne beaucoup, la majorité entre tard et subit les corrections.
Alors pourquoi ces pratiques ou produits sont mis en avant par ces courtiers. Justement car c’est la promesse de gains potentiels rapides et importants. Comme dans les paris en ligne. Et comme dans les paris, l’opérateur joue sur le fait que la personne pense qu’elle pourra faire mieux que les autres (mieux que la côte dans les paris, donc l’opérateur, et mieux que les statistiques peu encourageantes dans ce type d’investissement) par ses connaissances ou compétences bien meilleures. C’est là que rentre en jeu la communication, très similaire entre opérateurs de jeux en ligne et certains courtiers.
4) Les paris sportifs : une grammaire publicitaire désormais très codée
Le sport et la performance
L’OFDT (Observatoire Français des Drogues et des Tendances addictives) a analysé 124 publicités de paris sportifs (2014–2024).
On y retrouve :
- univers sportif omniprésent,
- culture de la performance,
- mise en scène masculine et compétitive,
- glorification du “vainqueur”.
Dans le cas de XTB, le choix de Zlatan Ibrahimović renforce cette association entre performance sportive et performance financière.
XTB explique d’ailleurs que cette coopération “fait le lien entre le monde des athlètes professionnels et celui de l’investissement”.
L’effet psychologique est simple :
la crédibilité sportive est transférée à l’activité financière.
Bonus et “gratifications” : une machine d’acquisition industrielle
Dans les paris sportifs : premier pari offert, freebets.


Dans le trading : action gratuite à l’ouverture de compte.


La logique est identique : réduire la friction du premier passage à l’acte en réduisant le risque perçu : « je ne risque rien puisque c’est gratuit ».
Le sponsoring massif
Dans le monde du pari en ligne, le sponsoring est omniprésent : clubs, compétition, athlètes,… L’idée est de transférer les valeurs du sport (compétition, victoire, performance, réputation,…) dans celui du jeu.
Certains courtiers ont repris ce lien. XTB explique par exemple que sa coopération avec Zlatan “fait le lien entre le monde des athlètes professionnels et celui de l’investissement et de la finance”. Mais l’effet psychologique est clair : la crédibilité sportive est transférée à une activité financière. Et le vocabulaire (discipline, entraînement, performance) laisse entendre qu’on peut “gagner” comme on gagne un match.
Parmi les autres égéries du monde du sport, on retrouve toujours XTB avec la star de MMA Conor McGregor ou l’ancienne star du Real Madrid Iker Casillas. OKX, une plateforme de trading de crypto, a utilisé les services de Pep Guardiola, l’entraineur star de Manchester City.
Mais le plus souvent, ces plateformes utilisent le sponsoring d’équipes voir d’évènement sportif pour augmenter leur notoriété et associé leur marque aux valeurs sportives.
En janvier 2026, eToro a annoncé des partenariats en France en devenant “Official Trading Partner” de plusieurs clubs de Ligue 1 à partir de la saison 2025/26.



Un autre example : Bitpanda, un courtier autrichien initialement spécialisé dans les cryptos. Il utilise le monde du sport de manière extensif, en utilisant des grands sportifs pour promouvoir leurs services.



On retrouve des sponsorings équivalents dans un autre sport très à la mode : la Formule 1. Sur la saison 2025, la quasi-totalité des écuries en lice avaient au moins un sponsor issu du monde du trading, de la crypto ou d’actifs risqués type CFD.





Autre sport populaire, le basket et la NBA : entre 2021 et 2022, le sponsoring de sociétés crypto est passé de 1,75 million de dollars à 130 millions de dollars. C’est devenu le premier secteur sponsor, devant la tech ou les marques de sport.
Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres de l’explosion du sponsoring d’acteurs financiers dans le monde du sport récemment.
Gamification et suppression des frictions : l’accélérateur
Dans le pari en ligne, la gamification, c’est à dire rendre ludique une activité, est assez naturelle. Dans le cadre d’investissement financier, c’est beaucoup plus compliqué car c’est un sujet qui souvent est plus abstrait et moins passionnant.
L’acteur de référence dans ce domaine est probablement eToro. La société se revendique comme une plateforme de trading social où il est possible de simplement copier les investissements d’autres utilisateurs et de voir leurs posts comme sur un réseau social classique. Tout est donc plus simple pour prendre des positions à l’achat et à la vente, quasiment en pilote automatique.
Mais le champion incontestable dans ce domaine est RobinHood, le courtier phare de la période COVID. Ces derniers sont allés tellement loin dans certaines pratiques pour inciter leurs clients à prendre des positions risquées, qu’ils ont été condamné à plusieurs reprises par la justice américaine.
Le problème de cette gamification et de cette simplification est qu’elle incite des personnes, parfois avec peu de connaissance dans les marchés financiers ou l’investissement, à prendre des risques démesurés. C’est notamment l’histoire d’Alex Kearns, un utilisateur qui investi massivement sur le pétrole avec d’énormes effets de levier au moment de la chute vertigineuse du cours du pétrole au début du COVID. Il se retrouve avec un solde négatif de 730 000$ et, pris de panique, se suicide.
C’est un cas extrême et probablement impossible en France où de nombreux garde fous sont là pour protéger les investisseurs particulier mais la tendance est là. Une étude américaine (disponible ici : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3715077) avait montré très clairement le lien entre ces courtiers et la prise de risque de leurs clients, largement supérieur à la moyenne des courtiers plus traditionnels.
4) L’indice le plus troublant : les “messages obligatoires” se ressemblent de plus en plus
Finalement, le monde du pari en ligne et de l’investissement risqué sont devenus si proche que les messages de mise en garde sont de plus en plus proches.
Côté jeux : mises en garde obligatoires et encadrement croissant
Depuis l’ouverture du marché des jeux d’argent en ligne en 2010, la publicité est encadrée en France. Les opérateurs doivent afficher des messages sanitaires explicites du type : “Jouer comporte des risques : endettement, isolement…”, ainsi que l’interdiction aux mineurs et les coordonnées de Joueurs Info Service.
Le régulateur (aujourd’hui l’ANJ) impose également des limites : interdiction de présenter le jeu comme une solution financière, encadrement des bonus, vigilance sur la pression publicitaire et les publics jeunes.
Côté investissement : un cadre légal similaire
Le code monétaire et financier de l’AMF impose une mention sur tous les produits d’investissement, du type « Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. ».
Mais pour les produits plus risqués (comme les CFD ou les cryptos), le régulateur européen impose des mentions plus strictes pour afficher les risques potentiels.
Par exemple, les CFD affichent des mentions du type : “X % des comptes de détail perdent de l’argent”. Exemple : IG affiche en français que 72 % des comptes d’investisseurs particuliers perdent de l’argent sur les CFD.
Pour les cryptos, la réglementation impose des mentions du type : « Les crypto-actifs sont volatils et présentent un risque élevé de perte en capital. ».
La réglementation peut même imposée une interdiction de communication pour les acteurs les plus à risque, comme cela a été le cas pour Plus500, sponsor maillot des Young Boys de Berne, ce qui a empêché la diffusion du match de Ligue Europe contre Lille sur Canal + en France.
5) Quand la frontière disparaît presque : les “marchés prédictifs”
L’étape suivante du brouillage, ce sont les marchés prédictifs.
Sur ces plateformes, on achète un “contrat” lié à la réalisation d’un événement (élection, décision politique, actualité internationale…). Si l’événement se produit, le contrat vaut 1 ; sinon, 0.
Techniquement, cela ressemble à un instrument financier. Psychologiquement, cela fonctionne comme un pari.
C’est probablement l’alliance la plus pure entre finance et jeu.
En France, l’ANJ a indiqué qu’après son intervention, Polymarket (le leader sur ce marché) ne propose plus ses services sur le territoire français (publication du 29/11/2024).
Aux États-Unis, la CFTC a sanctionné en 2022 l’opérateur (Blockratize/Polymarket) avec une pénalité de 1,4 million de dollars et une injonction de cesser certaines activités non conformes.
6) Comment ne pas se laisser aspirer
Il ne s’agit pas de diaboliser des sociétés comme XTB, eToro ou IG Market, par exemple. Mais mon point est plus de mettre en perspective leur communication et leurs pratiques, qui vise parfois à étendre leur base de clients à un public non initié (notamment chez les plus jeunes), en mettant en avant des produits ou des comportements risqués.
A mon avis, il est important d’avoir l’esprit critique pour ne pas se laisser influencer.
1️⃣ L’investissement patrimonial n’a rien d’excitant. Il est lent, discipliné, diversifié. Tout l’inverse que ce que propose certains acteurs (gain rapide, adrénaline,…).
2️⃣ Si un produit promet implicitement de “changer de vie”, prudence. Les investissements sérieux génèrent des rendements mesurés sur le long terme.
3️⃣ Comprendre le modèle économique : le sponsoring, les cadeaux de bienvenus, tout cela a un coût. Or, un investisseur qui intervient rarement rapporte moins en frais qu’un trader hyper-actif.
4️⃣ Choisir soigneusement son intermédiaire.
Régulation, domiciliation, solidité financière comptent. L’affaire FTX en 2022 a rappelé que même de grandes plateformes peuvent s’effondrer.
5️⃣ Différencier la “poche fun” de la construction patrimoniale. Une petite poche spéculative assumée peut exister. Mais elle ne peut pas être la base d’un patrimoine.

